La présence du Mal chez les personnages de Woody Allen : mais pourquoi sont-ils aussi méchants ?

LE CLIN D’ŒIL DE PIERRE MURAT – Infidèles impénitents, criminels vaniteux… Comme dans “Coup de chance”, en salles le 27 septembre, les héros du cinéaste, éternel moraliste désespéré, débordent de vices et de cruauté. La preuve par cinq.

Sam Mirhosseini et Melvil Poupaud dans « Coup de chance », de Woody Allen. Photo Thierry Valletoux / Gravier Productions

Par Pierre Murat

Publié le 23 septembre 2023 à 09h00

Les voyous, les escrocs, les criminels abondent chez Woody Allen : ces « monstres à l’état pur » que décrit si bien le romancier Truman Capote dans sa fresque inachevée, Prières exaucées. Woody vient d’en peindre un, très froid, très élégant, très machiavélique dans Coup de chance, son dernier film entièrement tourné en français (en salles à partir du 27 septembre). Pas son meilleur, d’accord, mais où Lou de Laâge, par son charme et son talent, égale les grandes « alleniennes » de jadis : Diane Keaton, Mia Farrow, Charlotte Rampling, Judy Davis, Cate Blanchett… Woody est un moraliste désespéré, comme son idole cinématographique, Ingmar Bergman, lequel avait eu cette extraordinaire profession de foi masochiste : « On naît sans but, on vit sans comprendre et on meurt anéanti. » De quoi se flinguer.

L’être humain attrape-t-il le Mal comme il chope un virus, ou ce virus se dissimule-t-il en lui, indétectable, indestructible, qui attend son heure pour le submerger ? L’homme, bon par nature, est-il corrompu par la société, comme le prône Jean-Jacques Rousseau ? Ou ressemble-t-il au Stavroguine de Dostoïevski, s’avouant dans Les Démons : « Ce n’est pas le crime en lui-même que j’aimais, mais cette joie que me donnait la conscience douloureuse de ma propre bassesse » ? Quelques réponses signées Woody Allen.

Judah Rosenthal dans “Crimes et délits” (1989)

Martin Landau et Anjelica Huston dans « Crimes et délits ».

Martin Landau et Anjelica Huston dans « Crimes et délits ». Jack Rollins et Charles H. Joffe Production

C’est, en quelque sorte, le « patient zéro » du cinéaste. Tous les autres meurtriers qu’il peindra par la suite seront des variations sur cette figure du Mal, banale et terrifiante. Judah Rosenthal (Martin Landau) est âgé, ophtalmo et riche. Il est le fils d’un rabbin rigoriste qui lui répétait, jour après jour : « Les yeux de Dieu sont partout », ce qui l’a traumatisé à jamais… Aujourd’hui, Judah se croit honnête et, à quelques malversations près, il l’est ! Il s’aimerait fidèle, aussi, mais là, c’est raté : depuis quelque temps, il entretient une liaison avec une femme (Anjelica Huston) qui, par passion ou par solitude, s’accroche à lui, menace de rencontrer sa femme, au risque de bouleverser sa vie. Que faire ? Tout avouer et se faire pardonner ? Ou demander à son frère de liquider la gêneuse ?

Faussement impassible, Woody suit la progression du Mal chez cet homme qui, la nuit, se parle à lui-même. À propos de Dieu : « Un luxe que je ne peux me permettre. » À propos de la loi : « À quoi me sert-elle si elle empêche que justice me soit rendue ? » Bien sûr, il montre ses remords, une fois exécuté le crime que, par lâcheté, il a fait commettre par un autre. Mais aussi – qui l’eût cru ? – le pardon qu’il finit par s’accorder en toute impunité. Car un beau jour, Judah Rosenthal se réveille responsable, mais non coupable. Libéré, délivré… Prêt à vivre, heureux, le début de la fin de sa vie.

Ian et Terry Blaine dans “Le Rêve de Cassandre” (2007)

Colin Farrell et Ewan McGregor dans « Le Rêve de Cassandre ».

Colin Farrell et Ewan McGregor dans « Le Rêve de Cassandre ». TFM Distibution

On n’est plus dans le New York riche mais dans un Londres très pauvre. Et Judah Rosenthal s’est dédoublé. Dans Le Rêve de Cassandre, le meurtre est quasi identique : un gêneur, là encore, que l’oncle de la famille, un mafieux richissime, demande à ses deux neveux d’éliminer, moyennant finances… Étrangement, c’est le plus timide des deux frères, celui qu’on croyait fragile, Ian (Ewan McGregor), qui se révèle perméable au Mal : le crime qu’il commet, une nuit, dans une rue déserte, lui importe peu, puisqu’il lui permettra de partir en Amérique avec cette conquête qu’il devine trop belle pour lui. C’est l’autre frère qui craque : Terry le cynique, Terry le joueur, Terry le charmeur (Colin Farrell). Il n’a pas lu Crime et châtiment, mais, sans le savoir, le voilà qui copie Raskolnikov : « J’entrerai, je me mettrai à genoux et je raconterai tout », dit-il en substance à son frère, tant les remords l’étouffent. Comment empêcher ce fou de se rendre à la police ? Un meurtre en appelle toujours un autre…

Chris Wilton dans “Match Point” (2005)

Jonathan Rhys Meyers dans « Match Point ».

Jonathan Rhys Meyers dans « Match Point ». Magic Hour

Il ne ressemble pas du tout à Judah Rosenthal. Il aurait plutôt le physique de Montgomery Clift dans Une place au soleil (film dont, visiblement, Woody s’inspire, mais sans le dire). Pourtant, l’ex-joueur de tennis, entré par son mariage dans la haute société british, le très jeune, très beau et très ambitieux Chris Wilton (Jonathan Rhys-Meyers), se retrouve plongé dans le même dilemme : cette liaison torride qu’il n’a pas eu la force d’éviter avec cette somptueuse créature américaine (Scarlett Johansson)… Comment aurait-il pu deviner que cette bombe sexy, une fois enceinte, deviendrait aussi menaçante que la malheureuse Anjelica Huston dans Crimes et délits ? Alors il la tue. Et comme il s’y prend mal, le voilà presque coincé par un flic londonien besogneux qui résout ses enquêtes dans son sommeil. Mais – et cela fait de Match Point un chef-d’œuvre d’ambiguïté – le destin se moque de la morale. Seul l’imprévu dirige nos vies. Le hasard est roi. Pour Woody, notre sort se joue sur un coup de dés. À pile ou face. Au petit bonheur la chance. Et celui de Chris Wilton, en l’occurrence, sur une alliance jetée et retrouvée qui, au lieu de le confondre, l’innocente.

Abe Lucas dans “L’Homme irrationnel” (2015)

Joaquin Phoenix dans « L’Homme irrationnel ».

Joaquin Phoenix dans « L’Homme irrationnel ». Photo S. Lantos / Gravier Productions

C’est le pire de tous, sans doute. Car les frères Blaine, Chris Wilton et même Judah Rosenthal n’étaient pas fiers des meurtres qu’ils étaient amenés à commettre ou à fomenter. Abe Lucas (Joaquin Phoenix), si ! Parce qu’il a tué un être – selon lui – nuisible, ce prof de philosophie se prend, soudain, pour un bienfaiteur de l’humanité. Qui plus est, il devient un homme nouveau et presque parfait : aimable alors qu’il était désagréable, intelligent alors qu’il était pédant, sexuellement attirant alors qu’il était quasi impuissant. Avec la perversité dont il est coutumier, Woody nous pousse insensiblement, dans L’Homme irrationnel, à prendre le parti de son séduisant manipulateur. À l’excuser, sinon le justifier. Souhaiter, en tout cas, qu’il échappe à la justice… Jusqu’à ce que l’étudiante préférée du prof (Emma Stone) nous ramène sur le droit chemin. On était à deux doigts de devenir complices du Mal. Ouf !

Larry et Carol Lipton dans “Meurtre mystérieux à Manhattan” (1993)

Woody Allen et Diane Keaton dans « Meurtre mystérieux à Manhattan ».

Woody Allen et Diane Keaton dans « Meurtre mystérieux à Manhattan ». TriStar

Le meurtre régénérait, donc, Abe Lucas dans L’Homme irrationnel. Le couple Lipton revit, lui aussi, grâce à lui… Certes, Carol (Diane Keaton) et Larry (Woody Allen) sont trop sages, trop chics, trop « Upper West Side » pour commettre un meurtre, mais celui qu’a manigancé leur vieux voisin de palier les fascine. Elle, surtout, qui, échappant à la monotonie de sa vie, multiplie les audaces et les gaffes (elle fouille habilement l’appartement du présumé coupable, mais oublie ses lunettes sous son lit !). Et comme son mari se révèle bien trop timoré pour la suivre, elle entraîne, dans son enquête, leur séduisant meilleur ami (Alan Alda)… Morale de Meurtre mystérieux à Manhattan, comédie amorale qui s’ouvre sur un extrait d’Assurance sur la mort, de Billy Wilder, et se clôt sur un hommage à La Dame de Shanghai, d’Orson Welles : un bon crime, ça peut vous changer la vie. À condition de le commettre par procuration…

Woody Allen et les années 2010. Le triomphe de l’illusion, de Damien Ziegler. Neuf études allant de Vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu (2010) à Un jour de pluie à New York (2019), éd. LettMotif, 434 p., 29,90 €.

Coup de chance, de Woody Allen. En salles.



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La présence du Mal chez les personnages de Woody Allen : mais pourquoi sont-ils aussi méchants ?